samedi 20 août 2016

La libération d’Oussama Atar était-elle une regrettable erreur? Ou faut-il inverser le raisonnement ?

 par Luk Vervaet

Si Oussama Atar est réellement devenu le « lieutenant du dirigeant d’Isis Al Bagdadi », comme certains médias le prétendent, ou s’il est le cerveau derrière les attentats du 22 mars à Bruxelles, ce sera à l’enquête de le déterminer. La justice existe encore dans ce pays et le principe  “presumed innocent, until proven guilty” est toujours d’application.

Le principe « innocent jusqu’à preuve du contraire » n’empêche pas certains commentateurs de faire de la campagne de 2010 “Sauvez la vie d’Oussama Atar” une complice indirecte des attentats de Bruxelles. Ou d’accuser les participants à cette campagne de naïveté et d’exiger dès lors un mea culpa de leur part. Alain Destexhe (MR) va jusqu’à exiger une enquête sur les responsabilités. Du pain béni pour tous ceux qui rêvent de réduire définitivement au silence les activistes des droits de l’homme et les opposants à la guerre et à la torture.

J’étais moi-même à Belfast le week end passé pour la commémoration de Bobby Sands et de ses neuf camarades morts en 1981 des suites de leur grève de la faim quand j’ai reçu quelques coups de téléphone, tweets et retweets à propos de ma responsabilité dans l’« affaire Oussama Atar ».
Serais-je prêt à présenter mes excuses aux victimes de Zaventem en de Maelbeek ? À comprendre que certaines personnes disent : nous n’aurions jamais dû libérer cet Oussama Atar ? À accepter que des gens ne me trouvent plus du tout fréquentable ?

Ce dont il est question dans cette discussion dépasse largement le cadre de l’« affaire Oussama Atar ». Il s’agit de réfléchir si davantage de guerre, d’interventions sans pitié, de mauvais traitements et de torture des prisonniers constitue une réponse appropriée aux attentats terroristes qui frappent l’Europe. Je prétends qu’il faut faire précisément le contraire pour mettre fin à la spirale de violence et de souffrance que subissent des victimes innocentes.

Lorsque j’ai mis sur pied avec la famille d’Oussama Atar une campagne via les réseaux sociaux pour sauver sa vie, il y a quelque six ans, il vivait précisément depuis six ans l’enfer des geôles irakiennes. Il avait vingt ans quand il a été arrêté par les troupes d’occupation américaines en Irak. Sans être assisté par aucun avocat, il a été condamné par un tribunal irakien à la prison à vie. Non pour assassinat ou pour commission d’un attentat mais pour « avoir franchi clandestinement la frontière entre la Syrie et l’Irak et pour avoir rejoint la résistance à Ramadi ». Cette condamnation a été jugée si grotesque en Irak-même que sa peine a été mutée en une condamnation à 25 ans de prison et par la suite à dix ans.
De 20 à 26 ans, Oussama était socialement mort. Il ne se plaignait pas. Il était littéralement en train de s’éteindre. Sa famille se taisait. Les autorités belges disaient à la famille qu’elles ne pouvaient pas intervenir dans la justice irakienne. Une campagne médiatique ne ferait qu’aggraver son cas ; la famille n’a même pas obtenu un visa pour lui rendre visite. Oussama ne figurait pas sur la liste des détenus belges à l’étranger.
Le silence a régné jusqu’à ce que parviennent de la Croix Rouge des informations alarmantes sur son état de santé. Il avait besoin d’une aide médicale urgente. Oussama était sérieusement malade. La campagne « Sauvez la vie d’Oussama Atar » a alors été mise en place, non pour exiger sa libération comme certains le prétendent aujourd’hui, mais pour que la Belgique intervienne afin de lui assurer une assistance médicale et qu’il soit transféré en Belgique où, je cite littéralement les textes de la campagne, « il exécuterait le reste de sa peine ». Aujourd’hui encore, cela me semble parfaitement légitime.

Deuxièmement, je propose d’inverser le raisonnement de ceux qui nous reprochent d’avoir mené cette campagne. Si Oussama n’avait pas dû exécuter sa peine dans les geôles irakiennes, s’il avait été reconnu par la Belgique comme une personne apportant une aide légitime en territoire sunnite ou comme un résistant légitime à l’occupation et la guerre américaines, sa réintégration dans la société n’aurait-elle pas été facilitée ?

Tout le monde connaît les images de torture d’Abou Ghraib en 2004. Tout le monde connaît les images de la BBC sur la monstrueuse prison de Rusafa de 2008. Oussama a été incarcéré dans ces prisons précisément. Que Guantanamo et les prisons irakiennes ont constitué les meilleures bases de recrutement pour le terrorisme, Obama lui-même l’a reconnu. Ce même président qui essaie de fermer Guantanamo depuis une décennie sans y parvenir.

Enfin, comment nous avons finalement réussi à obtenir le transfert d’Oussama et sa libération, personne ne le sait parmi les membres de la campagne de solidarité. Les négociations entre les autorités belges, irakiennes et américaines ont été menées dans le plus grand secret. Une des conditions semble être qu’aucune publicité ne pouvait être accordée à sa libération. Oussama n’avait pas le droit de témoigner sur l’horreur. Oussama n’a pas dit un mot. Je ne l’ai vu qu’une seule fois, lors d’une action pour les prisonniers politiques au Maroc. J’ai demandé à ce jeune homme maigre comme un clou s’il voulait dire quelque chose ; il a fait signe que non, il ne pouvait pas témoigner.
N’est-ce pas là la meilleure manière de pousser quelqu’un dans la clandestinité, de susciter la frustration et la haine ? En lui permettant de s’exprimer publiquement, ne lui aurait-on pas au contraire donné la possibilité d’assumer la responsabilité de ses actes ?

Revenons à Belfast. J’y ai pris part à la Marche républicaine du souvenir en honneur aux grévistes de la faim de 1981. J’ai pu y rencontrer d’anciens militants de l’IRA et d’anciens prisonniers. Avec « Relatives for Justice », une association qui s’engage pour les victimes de la guerre contre l’occupation britannique de l’Irlande du nord, qui a fait en trente ans 3600 victimes.

Une chose est sûre : la politique intransigeante de Margaret Thatcher, qui a laissé mourir Bobby Sands et ses neuf camarades a enflammé la violence d’une lutte qui a persisté jusqu’aux accords du Vendredi Saint, quinze années plus tard. 
Ceci donne matière à réfléchir.