mardi 10 janvier 2017

Nous sommes tous Dyab Abou Jahjah !

Luk Vervaet

En Belgique, on peut sans problème défendre les assassinats ciblés systématiques, réalisés avec des drones par le Mossad, le service secret israélien, contre des dirigeants et des militaires palestiniens. 
Ou l’assassinat par balles, en pleine rue, comme le 15 décembre dernier, il y a à peine trois semaines: Mohammed Alzoari, un dirigeant du Hamas, abattu près de sa maison en Tunisie. On a aussi pu applaudir sans souci à l’opération Plomb durci, dans laquelle Israël a bombardé Gaza sans relâche de décembre 2008 à janvier 2009. Avec la mort de 1315 Palestiniens, dont 410 enfants et plus de 100 femmes, en 5285 blessés comme bilan…

 Mais si vous défendez par contre le droit reconnu internationalement des Palestiniens à résister par tous les moyens contre cette machine de guerre et l’occupation illégale de la Palestine, comme Dyab Abou Jahjah après l’attaque palestinienne sur un groupe de soldats israéliens à Jérusalem, alors il faut en payer le prix ! Theo Franken et Joods Actueel ont demandé au Standaard le licenciement de Dyab en tant que chroniqueur du journal. Quelques heures plus tard, c’était fait.

L’enjeu de la défense de Dyab dans cette affaire, ce n’est pas seulement la défense du principe libéral de la liberté d’expression, selon lequel on peut soi-disant dire tout ce qu’on pense. 
Ce dont il s’agit, c’est de savoir si nous avons encore le droit, dans ce pays, de défendre la légitime résistance d’un peuple et de ses organisations. Les Palestiniens sont plus maltraités que les Noirs au temps de l’apartheid en Afrique du sud. N’ont-ils pas le même droit à la résistance que l’ANC de l’époque ?


Radicalisation

Le traitement de Dyab Abou Jahjah dit beaucoup sur la soi-disant lutte contre la radicalisation à laquelle le gouvernement et les médias accordent la plus haute priorité. Le scenario de 2002-2003 semble se répéter. À l’époque, Dyab et la Ligue Arabe Européenne (AEL) ont été réduits au silence par une longue campagne de calomnies, d’accusations de terrorisme et de procès (dont ils sont sortis totalement blanchis). Après l’élimination de cette organisation autonome, démocratique et non religieuse, un autre phénomène est apparu sur la scène : Sharia4Belgium.
Revivons-nous le même épisode ? Dyab s’est profilé les dernières années comme un constructeur de ponts. Il a à nouveau offert à nombre de jeunes une perspective radicale et démocratique. Il les a détournés du piège du terrorisme. Un des éléments de la lutte contre la radicalisation négative est d’apprendre à nouveau aux jeunes le sens d’une résistance justifiée et légitime et les raisons pour lesquelles cette résistance mérite notre soutien. La criminalisation et le boycott par l’Occident de résistances démocratiquement choisies par le peuple, comme à Gaza ou en Égypte, ont poussé plus de jeunes dans un terrorisme aveugle, puisqu’on ne peut quand même rien attendre des processus démocratiques, qu’ISIS aurait jamais pu le rêver.

Progressistes

Espérons que les progressistes de Flandre et de Belgique réagiront mieux qu’en 2002-2003, quand ils ont laissé passer l’élimination de l’AEL. C’est précisément à cause de cela que l’idéologie d’(extrême) droite a pu gagner du terrain et que l’on voit la peur d’être identifié comme sympathisant du terrorisme grandir chaque jour.
Je sais de quoi je parle. J’ai perdu mon travail entre autres à cause de mon soutien à la résistance palestinienne et de ma collaboration avec Dyab. Récemment, j’ai été attaqué pour ma campagne afin d’arracher Oussama Atar à l’enfer des prisons irakiennes.
Tout comme en 2003, beaucoup reculent devant les attaques. Kris Merckx, founding father du PTB, qui avait liké sur Facebook la publication de Dyab « By any means necessary #FreePalestine » et qui a pour cela été dénoncé par Theo Franken, a d’ores et déjà présenté ses excuses. Il argumente sur Facebook qu’il était en train de regarder le championnat belge de cyclocross lorsqu’il a vu passer le message de Dyab. Il a pensé que c’étaient des vœux de Nouvel An et l’a donc liké. Si j’avais su que ce statut avait un rapport avec cet attentat, je ne l’aurais pas fait, écrit-il.
Heureusement qu’il existe encore d’autres voix, comme celle de Lieven De Cauter dans son article « De bandbreedte van de vrije meningsuiting: over Dyab Abou Jahjah » (La largeur de bande de la liberté d’expression).

Nous sommes tous Dyab Abou Jahjah.


(traduction du néerlandais par Nadine Rosa-Rosso)