dimanche 11 septembre 2016

Le PTB récolte ce qu’il sème : 80 % de son électorat s’oppose au droit de vote pour les immigrés aux élections régionales.


par Luk Vervaet
(photos de la Marche pour l'égalité et contre le racisme, France, 1983)

D’abord il y eut cet autre sondage : « Le PTB monterait jusque 5,1 % en Flandre, à 7,5 % à Bruxelles et jusque 14,6 % en Wallonie ». Cela a fait trembler la Belgique, certains parlant d’un « séisme » et fait rêver les progressistes. Une situation grecque en Belgique, avec une percée historique à la Syriza, se dessine-t-elle à l’horizon ? Qui sait. Le député fédéral PTB Marco Van Hees a déjà sorti sa calculette sur Facebook : « Si le sondage La Libre-RTBF d'aujourd'hui se confirmait dans les urnes, au lieu d'être deux, Raoul Hedebouw et moi, à siéger à la Chambre, nous serions... dix députés : sept de Wallonie, deux de Flandre et un de Bruxelles.» 

Alors pourquoi casser l’ambiance et parler d’un autre sondage concernant le PTB, paru peu après ?

Sans doute parce que j’ai été un cadre dirigeant de cet ancien parti marxiste-léniniste pendant trente  ans, de 1973-2003. Où j’ai appris ce vieux principe, maintenant hors usage, que les ambitions électoralistes et parlementaristes ne peuvent jamais prendre le dessus sur la défense de la partie la plus opprimée de la population : les communautés issues de l’immigration.  Or, c’est la politique du PTB à leur égard qui me fait honte aujourd’hui. Je pourrais faire la liste de tout ce que ce parti a sacrifié pour arriver dans le cercle des grands et dans les médias, à commencer par le rejet total de leur passé révolutionnaire. Mais je me limite ici à leurs positions vis-à-vis de l’immigration de ces derniers mois : celle sur la déchéance de la nationalité pour les binationaux et la position de son électorat lors du sondage sur le droit de vote pour les immigrés aux élections régionales. 

PTB : Pas de vote contre la nouvelle loi sur la déchéance de la nationalité pour les binationaux

On se souvient que le parlement belge, en séance plénière, a voté la nouvelle loi sur la déchéance de la nationalité belge pour les binationaux en juillet 2015. [1] Rappelons que le gouvernement français a essayé d’introduire un même projet de loi. Ce qui a provoqué un tollé national dans ce pays et une opposition farouche aussi bien dans ses propres rangs (la ministre Taubira a démissionné) qu’au sein de l’opposition. 
Contrairement à la France où cette loi raciste n’a pas pu passer et où le gouvernement a dû faire marche-arrière, le parlement belge a approuvé ce projet de loi avec « pas moins de 96 ‘oui’ et  48 ‘abstentions’ (et 6 absents). Pas un seul député n’a voté contre le projet, signifiant qu’aucun parti de l’opposition (cdH, FDF, Ecolo-Groen, PP, PS, PTB-go!, sp.a, VB) ne s’y est opposé ». 

Sous le feu des critiques, ce vote du PTB a d’abord été défendu bec et ongles par les militants qui déclaraient que « cette déchéance était uniquement dirigée contre des terroristes ayant la double nationalité, et non pas contre les autres citoyens». Cette position devenant intenable, les excuses du PTB ont commencé à circuler. Sur Facebook d’abord : « on n’a pas assez d’élus pour suivre tous les dossiers ». Or, comme écrivait La Gauche à juste titre, ce manque de forces n’a pas empêché les élus du PTB d’approuver « l’appel à l’unité nationale et l’investissement de 400 millions d’Euros supplémentaires dans les forces de sécurité. Raoul Hedebouw a été tout à fait explicite à ce sujet[2]  Ensuite, il y a eu l’article d’une avocate du PTB, Leila Lahssaini, sous le titre « Jambon veut étendre la déchéance de nationalité : un terroriste aurait-il peur de la perdre ? ». En-dessous de l’article un petit encadré sous le titre : « S’opposer fermement à la déchéance de nationalité » où le PTB fait son autocritique. Plus question d’un manque de forces mais d’une attitude erronée : en fait, voyez-vous, par son abstention le PTB voulait montrer qu’il ne s’opposait pas à la lutte contre le terrorisme, mais voulait dire que les moyens n’étaient pas les bons. Or, « l'absention était cependant une erreur, notamment car la seule mesure concernant la déchéance de nationalité aurait justifié un vote contre ».
  [3]
Même si aucune opposition future contre cette loi n’était annoncée, l’incident était clos. La chose était réglée en douceur, sans faire trop de bruit - l’article en français n’est même pas paru du côté néerlandophone -, mais faisait au moins taire les critiques. Aux immigrés dans et autour du parti consternés par le vote de leur parti, on pouvait dire que les élus s’étaient trompés et qu’on en avait fait une autocritique, comme dans le bon vieux temps maoïste.

80% des électeurs du PTB contre le droit de vote des immigrés aux élections régionales

Philippe Close du PS avait fait une proposition qu’on peut difficilement taxer de révolutionnaire. Cet échevin du tourisme bruxellois n’avait comme ambition que de faire briller « la diversité et l’ouverture de Bruxelles » et de mettre fin à une situation d’exclusion de 30% de sa population, « en accordant le droit de vote aux élections régionales à tous ceux qui résident en Belgique depuis plus de 5 ans ». [4] 
Un sondage s’ensuivit : à la question faut-il élargir aux élections régionales le droit de vote des étrangers, les répondants du sondage RTBF/La Libre/Dedicated ont répondu "non" à 54%. Les chiffres par région sont : Bruxelles 49% contre. La Flandre 50% contre. La Wallonie 62% contre. [5]

A Bruxelles, voici le nombre d’électeurs par parti qui sont contre ce droit de vote : 33% des électeurs d’Ecolo, 52% du PS, 69% du CDH, 70% du MR, et record absolu : 80% des électeurs du PTB se prononcent contre ce droit de vote ! 
En Wallonie, sont contre : 62% des électeurs d’Ecolo, 68% du CDH, 71% du PS, 77% du PTB, et 78% du MR !

Dans un commentaire sur ce sondage, Henri Goldman écrit : « La conclusion qui se dégage est paradoxale : les nouveaux électeurs du PTB apparaissent sensiblement plus hostiles aux étrangers que la moyenne des électeurs. Cette hypothèse ne me semble pas absurde. Si l'antiracisme des militants PTB ne doit plus être démontré, on ne sait rien du cocktail de motivations de cette masse de nouveaux électeurs qui se portent aujourd'hui sur le PTB en tant que seul parti protestataire disponible. Pour en faire des électeurs durablement ancrés à gauche et, notamment, acquis à l'idée d'une véritable égalité des droits de tous les résidents, il y a encore du travail. »[6]

L’antiracisme du PTB ne doit plus être démontré, le problème du résultat de ce sondage se situerait chez les nouveaux électeurs qui devraient être travaillés dans le sens de l’égalité ? J’en doute. Et si le problème se posait autrement. Si c’était l’abandon d’une politique fermement antiraciste de ce parti qui avait attiré les nouveaux électeurs ? 
Dans la résolution fondatrice de la nouvelle approche du PTB, ce parti a adopté le double langage, ce qui signifie explicitement qu’il faut mettre en veilleuse l’opposition à la guerre et la question du racisme. 

Raoul Hedebouw déclarait au printemps 2008 : « Nous revenons à notre « core business « : les thèmes sociaux. Mettre en avant notre opposition à la guerre était peut-être justifié sur le plan des principes mais ce n’est pas ce qui préoccupe principalement les gens. Ceux qui sont partis à l’époque ne voulaient pas d’une remise en question de notre façon de fonctionner qui avait été à l’origine de cette erreur ».[7] 
Peter Mertens reprenait cette thèse cinq ans plus tard, en 2013, quand on le questionne sur l’alliance avec Dyab Abou Jahjah dans la liste Resist : « Le problème est que la campagne allait alors plus sur la guerre en Irak et au Moyen-Orient que sur les problèmes chez nous. Dans cette optique, nous nous étions éloignés de notre core business, et cela, un parti ne peut jamais le faire ».[8] 

Voilà, il y a le « core business », et ça, ce sont les problèmes « chez nous ». La guerre, c’est un problème « chez les autres ». Cela a comme conséquence dramatique que si demain un parti d’extrême-droite digne de ce nom se présente en Wallonie et à Bruxelles, il pourrait absorber les 80 % cet électorat opposé au droit de vote des immigrés. 
Le PTB verrait ainsi ses ambitions parlementaires voler en éclat. Et les rêves des progressistes.


[1] La déchéance de nationalité : comment un thème de l’extrême-droite s’invite dans les campagnes électorales, http://analysesdesdiscours.blogspot.be/2016/02/la-decheance-de-nationalite-comment-un.html 
[7] Raoul Hedebouw, porte-parole du Parti du Travail de Belgique, « Le PTB était trop dogmatique, voire sectaire », Journal du Mardi n°342, 4 mars 2008
[8]  Peter Mertens, De Standaard, 31 janvier 2013